Les enfants de Cain:
Une structure théologique- réflexion sur la technologie

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I.  La technologie et la théologie – une question de catégories

Un des défis que nous rencontrons lorsque nous tentons de penser aux questions reliées à la technologie romaine est celle des catégories. D’un côté, la façon moderne d’utiliser ce mot ‘technologie’ est si étendue qu’il est difficile de savoir exactement ce que nous voulons dire par ce mot. De l’autre côté, la plupart des choses que nous voulons dire lorsque nous faisons référence à la technologie, soit la science des ordinateurs, les appareils de communication sans fil et ainsi de suite, n’existaient même pas dans le monde de la Bible et on n’en trouve aucune référence ni aucun parallèle dans les Écritures. Si nous voulons aborder ces sujets de façon théologique, nous devons alors nous demander «à quelle catégorie théologique ils appartiennent».

La première, et peut-être la référence la plus proche que nous ayons dans les Écritures concernant ce que nous appelons aujourd’hui  « la technologie » est le récit concernant Tubal-Caïn en Genèse 4.22.  On y lit que Tubal-Caïn fut le premier à “forger des outils ou des armes en bronze ou en fer”. Et même si on doit admettre qu’une hache de bronze est très loin d’un «IPod », il y a quand même quelque chose d’instructif pour nous dans ce récit ancien sur « les origines de la forge des métaux ».  Il ne s’agit sûrement pas d’une coïncidence si Tubal-Caïn, le père des technologies métallurgiques, est aussi le dernier petit-fils de Lémec, ce petit fils de Caïn, si reconnu comme vengeur, qui amènera tout le reste de cette lignée défectueuse à sa fin ignoble.  Après que Lémec se fut vanté qu’il se vengerait  soixante-sept fois de ses ennemis (4.23-24), les records généalogiques abandonnent complètement la lignée de Caïn pour s’intéresser à la naissance de Seth (4.26), une toute nouvelle branche de l’arbre généalogique d’Adam, dont les descendants incluront Noé, Abraham, et ultimement Christ. Si Tubal-Caïn est en fait le père de la « technologie » (ou du moins le père de certaines sortes de technologie), on doit noter qu’il est aussi le dernier des descendants déchus de Caïn. Quel que soit d’autre qu’on puisse dire sur cette perspective biblique concernant la « technologie », le fait que cela est premièrement apparu comme étant le fruit de l’arbre généalogique de Caïn nous confirme que même si cela a été très utile, il s’agit quand même d’une force déchue dans le monde.

Donc, au niveau biblique, la technologie est utile mais déchue. Si on cherche une catégorie théologique qui nous permet d’en parler aussi bien en termes d’utilité pour la vie humaine que pour son état de chute spirituelle, la catégorie qui retient ces deux aspects ensemble est le concept biblique des « puissances ».  Parmi les nombreuses références concernant « les puissances et les principautés », dans les écritures de Paul (voir, 1 Corinthiens 2.8; Éphésiens 1.20, Colossiens 2.15), de nombreux théologiens ont suggéré que lorsque la Bible parle « des puissances » de cette façon, elle décrit les « structures invisibles » ou la « réalité sous-jacente » de la vie humaine elle-même (voir  Hendrik Berkhof, ‘Christ and the Powers’ et  la série de Walter Wink sur les “Les Puissances”). En tant que catégorie théologique, « les puissances » parlent de la dimension spirituelle inhérente à tout effort humain accompli pour mettre de l’ordre dans la société, qu’il s’agisse des institutions politiques, économiques, culturelles ou religieuses et même technologiques. Toutes ces “organisations” de la société humaine sont, bien sûr, utiles et nécessaires. Mais, elles sont aussi inévitablement « spirituelles »  à cause de la chute de la nature humaine elle-même.».  Toujours à cause de cette chute de la nature humaine, elles sont inévitablement déchues et ces puissances exercent sur nous une influence spirituelle involontaire, en se comportant, comme le dit Berkhof, comme si elles étaient des êtres du plus haut niveau, ce qui exigerait que (les gens) lui accordent une révérence appropriée »” (Berkhof, 30).  

On pourrait parler du culte rendu à l’empereur romain comme exemple ancien des “Puissances”, ou de la puissance inexorable de l’économie mondiale qui serait un exemple contemporain. Nous pourrions souligner l’impact psychologique du média de la publicité comme exemple culturel; et nous pourrions parler de l’influence de l’Internet sur nos interactions sociales comme exemple concernant la technologie.  Quoiqu’il soit extrêmement improbable que Paul ait eu un « I-phone 5 » en tête lorsqu’il a dit cela, la technologie peut et devrait être comprise dans la plus grande catégorie des réalités spirituelles qu’il décrivait lorsqu’il a proclamé que Christ avait « désarmé les puissances. »

II.  Christ et les puissances: la technologie désarmée,  la technologie rachetée

Du meilleur point de vue possible que nous obtenons en voyant la technologie comme une des puissances, nous pouvons comprendre comment l’Évangile de Christ nous aide à réagir et redéfinir notre relation avec tout cela. Après tout, même si la Bible ne dit pas grand-chose au sujet de Facebook, elle a beaucoup à dire sur  “les puissances” et sur la façon avec laquelle les chrétiens  devraient  établir un rapport avec ces « puissances ».

Dans Colossiens 1.16, d’un côté, Paul affirme que les puissances font partie du bon ordre utilisé par Dieu dans sa création, en prônant que toutes choses (et il inclut spécifiquement « les puissances et les principautés » dans la liste) ont été créées par Christ et pour Lui. Cela nous ramène dans le ‘blanc et noir’, les dualismes du bon et du mauvais, lorsqu’il s’agit de choses telles que le développement des médias sociaux ou l’omniprésence de l’Internet. Cela nous permet quand même de reconnaître et confirmer le potentiel positif de toutes les technologies de ce genre, tout en insistant pour ainsi dire qu’elles ne sont pas «au-dessus de tout, que Christ est le Seigneur du monde entier, et qu’Il est même au-dessus de l’inter-web du monde entier. 

Toutefois, il est certain que la Bible n’est pas naïve quand on y parle de la déchéance  des puissances. Paul insiste fortement pour dire que « les puissances et les principautés » nous affrontent pendant que nous nous démenons avec la vie chrétienne (Éphésiens 6.12). Et il suggère tout aussi fortement que, dans leur déchéance, les puissances ne reconnaissent pas ‘la seigneurie de Christ’ (1 Corinthiens 2.8). Et cela nous empêche d’accepter les yeux fermés la technologie comme “donnée ”  ou comme “spirituellement neutre, ” et cela nous oblige à reconnaître que si l’on veut servir Christ, les puissances doivent être à la fois détrônées et rachetées. 

Ce qui nous amène enfin à la Croix de Christ, où nous découvrons que l’Évangile est ce qui détermine finalement notre relation avec les choses, même apparemment aussi banal comme le texte du message. Dans le verset qui est probablement central pour toute théologie de la technologie, Colossiens 2.15 décrit l’œuvre rédemptrice de la croix et l’applique ensuite spécifiquement aux puissances.  Il écrit « Dieu a désarmé les puissances. »  “Il en a fait un spectacle public en triomphant sur eux grâce à la croix ». Ici, le mot traduit par « triomphant »  (thriambeuō) est en fait un terme technique pour la parade spéciale de la victoire qu’un général romain faisait à travers la cité de Rome après une campagne militaire réussie. Les Romains conduisaient leurs prisonniers de guerre dans une procession victorieuse pendant que les citoyens les acclamaient en célébrant leur triomphe. Paul  a appliqué le symbolisme de cette parade à l’œuvre de la croix, en indiquant qu’à travers sa mort et sa résurrection, Christ a arraché aux puissances le droit idolâtre qu’elles prétendaient avoir sur nos vies, en détruisant leur influence sur nous, et en les soumettant désormais au service de ses desseins en ce qui leur concernent (de la même façon un prisonnier de guerre était exposé comme un spectacle public pour servir les objectifs politiques de l’empire romain).  

Parce que le « désarmement des puissances »  est aussi  abstrait, mais essentiel au développement d’une théologie de la technologie, l’analyse de Berkhof dans Colossiens 2.15 vaut la peine d’être citée ici: “Christ a désarmé ces puissances; leur arme a été arrachée de leurs mains. Cette arme était la puissance de l’illusion, leur habileté à convaincre les hommes qu’ils étaient les régents divins du monde, une certitude et une direction ultimes, le bonheur ultime, et le devoir ultime pour la petite humanité dépendante.  Avec Christ, nous savons  que cela est une illusion, que nous sommes appelés à une plus belle destinée, que nous sommes sous la protection d’un plus grand protecteur.  Démasquées, révélées dans leur vraie nature,  les puissances ont perdu leur terrible emprise sur les hommes.  La Croix les a désarmés, partout où elle est prêchée. L’enlèvement des masques et le désarmement des puissances est en train de se produire.” 

Pour traduire cela en termes pratiques, nous pourrions dire ceci : toute technologie moderne, par sa vraie nature en tant qu’effort humain pour remettre notre vie en ordre, comprend une vraie dimension spirituelle invisible qui a une influence sur nos vies. Par exemple, cette influence est évidente lorsque nous acceptons de nouvelles technologies sans poser des questions, comme étant indispensables pour la vie humaine, lorsque nous dépendons de ces technologies pour  une question de sens et d’identité, lorsque nous leur permettons de dicter les termes de nos relations personnelles et les moyens utilisés pour nos interactions sociales, ou lorsque nous nous fions à ces moyens pour obtenir le « salut » (c’est-à-dire pour maintenir la société ensemble et nous empêcher de glisser dans le chaos). 

Dans la mort et la résurrection de Christ, Dieu a mis à nu de telles prétentions (la technologie est suprême, c’est une source qui donne le sens à la vie, cela nous sauve du chaos, etc.) comme des illusions qu’on nous fait voir au lieu de dire que Christ est ultime, que la vie en Lui est la seule source significative, et que Lui seul est le Sauveur. Ayant ainsi désarmé les puissances de ce genre dont la technologie, l’Évangile nous permet d’entrer en relation avec les puissances, y compris la technologie, de manières qui sont entre autres:  1) rédemptrice (c’est-à-dire en affirmant leur potentiel pour le bien), 2) réaliste (c’est-à-dire en acceptant leurs limites et en reconnaissant leur soumission à Christ), et 3) intentionnelle ( c’est-à-dire par le discernement de leur “esprit” et en étant sélectifs quant à la façon de les utiliser).

De cette façon, notre utilisation rédemptrice, réaliste et intentionnelle de la technologie devient une instance concrète de ce que Paul parlait dans Éphésiens 3.10, lorsqu’il a dit: “Ainsi, désormais, les principautés et les pouvoirs dans les lieux célestes connaissent par l’Église la sagesse de Dieu dans les lieux célestes.” 

III.  La technologie fait partie des puissances

Avant d’examiner ce qu’est exactement un usage des technologies de l’ordinateur “rédempteur, réaliste et intentionnel” les chrétiens doivent ici noter certains moyens par lesquels ils exercent une influence spirituelle sur nous, afin de démontrer pourquoi nous avons ajouté cela aux “puissances” comme nous l’avons fait.  Quoique ce champ d’études soit relativement jeune, beaucoup de sociologues, psychologues et aussi de théoriciens des médias ont commencé à déterminer l’impact des choses telles que la robotique, l’Internet et les médias sociaux sur notre culture, notre société, et même sur l’anatomie de notre cerveau.  Ce qu’ils ont découvert suggère que la technologie offre vraiment une dimension spirituelle importante.  Nous allons particulièrement déterminer quel impact ces technologies ont sur nos interactions sociales, sur notre expérience concernant la diversité, et sur la capacité de nos esprits concernant nos disciplines spirituelles telles que le silence, la prière intense ou la méditation sur les Écritures. 

Dans son livre de 2011, Alone Together, la spécialiste en technologie TMI, Sherry Turkle identifie une des ironies de notre usage abusif des médias sociaux. Elle dit que les Américains se vantent au sujet du nombre de personnes avec lesquelles ils sont devenus ‘amis’ sur Facebook. Par contre, ils disent qu’ils ont moins d’amis qu’avant (Turkle, 280). Elle insiste pourtant pour dire que la technologie est devenue l’architecte de nos rapports intimes.  En ligne, nous devenons  sujets à l’illusion du compagnonnage, en rassemblant des milliers d’amis sur Twitter et Facebook  et nous développons l’illusion que les “tweets” et les “wall posts” sont une forme de communication authentique.  Sa recherche, suggère particulièrement que ces technologies nous prédisposent envers des interactions superficielles (de façon qu’elles nous encouragent à cultiver méticuleusement notre image “en ligne”)  qui ne sont pas authentiques (puisqu’elles nous encouragent à mentir ou à faire des expériences avec notre  « identité en ligne ». Nous devenons inquiets  (puisque cela nous porte à rédiger nos messages « en ligne, avec prudence », parfois de façon obsessive, pour ensuite les afficher comme si ces messages étaient spontanés). Et surtout elles sont ambiguës (en ce qu’elles nous convainquent que ces interactions superficielles, inauthentiques et précaires sont en réalité profondes, authentiques et naturelles.) Par exemple, Turkle note combien ces technologies ont conditionné de jeunes personnes à éviter ou même à craindre des interactions face à face (191); ou encore le phénomène du “sans risque” dans les confessions faites en ligne (236). Il y a aussi la façon de défendre la connectivité comme moyen d’être intimes, même alors que nous nous cachons les uns des autres (281). 

L’œuvre de Turkle, par son approche d’une théologie de la technologie, est particulièrement utile, en ce qui concerne l’importance d’une communauté authentique et profondément connectée pour faire l’expérience du salut, pour notre formation spirituelle, et pour être de plus en plus sanctifiés. On pourrait considérer 1 Jean 1.5-7 comme un des exemples trouvés dans la Bible alors qu’elle met sur la même ligne le fait d’être dans une communauté spirituellement saine et une vie plus profondément ancrée sur Dieu.

Quoique  Turkle n’est pas spécifiquement intéressée par la communauté chrétienne, son travail suggère que notre utilisation grandissante et non réfléchie des médias sociaux produit une sorte de “communion entre nous” qu’on retrouve dans 1 Jean 1.7, qui est de plus en plus rare et éphémère.  Selon les propres mots de Turkle, “dans la demi-lumière de la communauté virtuelle, nous pouvons nous sentir complètement seuls. Il arrive que les gens ne se sentent pas comme s’ils avaient communiqué avec d’autres personnes,  après des heures de connexion. Et ils parlent de sentiments d’intimité alors qu’ils n’offrent que très peu d’attention. Dans tout cela, une question dérangeante se pose: «  Est-ce que l’intimité virtuelle dégrade nos autres sortes d’expériences et, finalement, de toutes rencontres de quelque sorte que ce soit”? (12)

Cela nous amène à un deuxième domaine où nous voyons l’impact spiritual des technologies de l’internet : leur tendance à nous isoler des perspectives qui sont différentes des nôtres. Ici aussi, il y a de l’ironie. Quoique les medias sociaux promettent d’augmenter l’étendue des réseaux sociaux, en fait, ils les réduisent  puisqu’ils augmentent notre tendance naturelle à nous identifier seulement à ceux qui pensent comme nous. De nombreux observateurs ont remarqué ce phénomène qui ressemble à “la chambre sonore,” parce qu’on utilise la similarité comme critère principal pour nous connecter. L’internet a tendance à tout simplement nous renvoyer ce qu’on vient d’écrire. Eli Parsier, activiste social, analyse ce problème de façon exhaustive dans son livre de 2012, The Filter Bubble: How the Personalized Web is Changing What we Read and How we Think. Dans ce livre, il étudie en particulier des filtres d’algorithmes personnalisés” que les sites comme Google, Yahoo News ou Facebook utilisent pour fabriquer sur mesure l’information que nous trouvons sur le net. Ces filtres se servent d’une variété de statistiques concernant les individus qui visitent leurs sites pour prédire quelles seront leurs préférences et offrir ensuite aux clients des résultats “faits sur mesure” qui leur conviennent. Par exemple, Parsier nous dit qu’un jour, il a remarqué que Facebook avait systématiquement enlevé tous les liens “politiquement conservateurs” de son contenu Facebook, selon les types de recherches qu’il avait faites (en tant que politiquement libéral). Dans un langage technique de 2012, il a suggéré que ces bulles-filtres nous dirigent « très vite vers un monde où l’internet nous  montre ce qu’eux pensent que nous voudrions voir, mais pas nécessairement ce que nous devrions voir. »

Ici, l’éthique, et subséquemment les implications spirituelles de la “chambre sonore mondiale”, exigent une réflexion théologique prudente parce que, comme Parsier l’affirme, “la structure de nos médias déforme  le caractère de notre société.” Une société qui n’a jamais besoin de faire face à des idées qui sont un défi pour elle, qui en ajoute ou contredit même cette société, développera sans doute un caractère spirituellement ‘en retard’.  En fait, pour les chrétiens en particulier, de telles ‘chambres sonores’ devraient soulever des inquiétudes. Cela nourrit notre tendance naturelle (mais non biblique) à nous retirer du monde et à nous entourer de ceux qui pensent et agissent comme nous (Voir 1 Corinthiens 5.10 pour ces avertissements contre un tel isolement.) Cela diminue notre capacité d’apprécier la vision évangélique radicale de l’unité dans la diversité, avec des personnes ‘de toute nation, tribu, ou langue’ qui rendent un culte à l’Agneau ensemble (Voir Révélation 5.9, 14.6 pour capter la vision). Cela limite aussi notre habileté et peut-être aussi notre désir, de parler d’une vérité authentique ensemble, dans l’amour, en pliant devant les perspectives étroites et individuelles qui disent que leur vérité est la seule vérité qui mérite d’être dite. (Voir Éphésiens 4.15)

De pair avec la fragmentation de la communauté et la création des “chambres sonores”, une troisième dimension de la technologie qui mérite une considération spéciale, voici l’impact physiologique que cela crée sur le fonctionnement de notre cerveau.  Dans son livre de 2011, “The Shallows: What the Internet is Doing to Our Brains”, Nicholas Carr prétend que les technologies ne sont jamais seulement “des aides extérieures” pour la pensée, mais qu’elles sont aussi “des transformations de la conscience” (Nicholas Carr, 51). Il cherche dans plusieurs sortes de recherches neurologiques qui démontrent que le cerveau est beaucoup plus malléable que nous le pensions avant, qu’il s’adapte continuellement aux tâches qu’il est appelé à accomplir; et il nous réfère à de nombreuses études qui suggèrent que les tâches particulières que le cerveau est appelé à accomplir lorsqu’on navigue sur le web ont commencé à changer notre façon d’apprendre, de penser, et de traiter l’information.  “La cacophonie de stimuli de l’Internet”, selon lui, “crée des courts circuits au niveau de la pensée consciente et aussi  inconsciente, empêchant nos esprits de penser de manière profonde ou créative.  Nos cerveaux deviennent de simples processeurs, qui dirigent rapidement l’information et nous rendent conscients, puis ressortent de notre esprit aussi vite” (119). Sa recherche suggère particulièrement que l’Internet réduit physiquement notre capacité de profonde concentration soutenue; que l’Internet développe l’habitude du scanning superficiel afin de digérer facilement des données qu’on lit, mais qu’on oublie aussi vite; et que cela diminue vraiment notre capacité de nous rappeler certaines choses, d’imaginer, et de raisonner. “Il nous avertit” que les fonctions mentales que [nous] perdons “ sont celles qui soutiennent le calme, la pensée linéaire et celles que nous utilisons lorsque nous passons au travers d’une longue narration ou d’un argument engagé, et celles qui nous aident à réfléchir sur nos expériences ou en contemplant un phénomène extérieur ou intérieur ”  (142).

La sorte de recherche dont parle Carr dans The Shallows comporte une énorme implication pour notre technologie reliée à l’analyse théologique, étant donné que plusieurs de nos disciplines spirituelles traditionnelles de la foi chrétienne (lectio divina), telles que la prière et la méditation, le silence, la lecture des Écritures et autres, sans parler des disciplines intellectuelles plus rigoureuses telles que la théologie et l’apologétique, exigent que nous « fassions de longues narrations, » que nous «  réfléchissions sur nos expériences, »  et que « nous pensions au phénomène extérieur /intérieur ». Si Carr a raison lorsqu’il affirme que l’Internet décourage vraiment ces fonctions mentales, en câblant notre cerveau au lieu qu’il soit particulièrement capable de “découvrir, catégoriser, et évaluer différentes pièces d’information de formes disparates pendant que nous sommes bombardés par des stimuli. Ensuite, aussi inquiétant que cela puisse sembler, cela pourrait vraiment changer notre façon de savoir, d’expérimenter, et même changer notre rapport avec Dieu. 

IV.  Une approche chrétienne de la technologie qui est rédemptrice, réaliste, et intentionnelle

Ayant classé la technologie parmi les puissances et établi les grandes lignes concernant les moyens qu’elle utilise pour exercer une influence spirituelle réelle sur nous, après nous avoir rappelé qu’en Christ, Dieu a désarmé les puissances et nous a libérés de leur emprise idolâtre sur nos vies, à ce stade, il nous reste à décrire en termes pratiques ce que notre attitude devrait être envers la technologie.  Jusqu’ici, notre analyse suggère trois thèmes en particulier qui devraient guider nos discussions et nos prises de décision à cet égard. L’utilisation chrétienne de la technologie devrait être rédemptrice, réaliste et intentionnelle.  Pour être rédemptrice, notre utilisation de la technologie doit intégrer ce qui est bon et reconnaître sa soumission à Christ, qui est le Seigneur sur toutes choses (même sur la technologie). Pour être réalistes, nous devons la reconnaître, l’accepter et même établir des limites à notre utilisation de la technologie, identifier les choses qui ne sont pas utiles pour nous, et refuser d’accepter, les yeux fermés, ses promesses de régler tous nos problèmes ou de nous sauver. Pour être intentionnels, nous aborderons toute technologie qui soit avec prudence, en prière et en utilisant un sage discernement, en tentant de comprendre sa dimension spirituelle, en soupesant son impact sur nous, en résistant à la mentalité du ‘si nous pouvons le faire, nous devrions le faire” qui caractérise si bien notre monde informatisé. 

Et c’est à cet endroit que le bât blesse dans notre vie chrétienne de tous les jours.  Il est important que ces concepts théologiques deviennent immensément pratiques, si nous voulons “agir” au lieu de simplement “entendre” la Parole.  Pour ce faire, voici une liste de la sorte de questions rédemptrices, réalistes et intentionnelles que nous pouvons nous poser au sujet de toute technologie lorsque nous décidons quand, où, et comment, si nous décidons  de l’utiliser dans nos vies.  

A. Questions sur la rédemption  

 Ainsi, désormais, les principautés et les pouvoirs dans les lieux célestes connaissent par l’Église  la sagesse de Dieu dans sa grande diversité. Éphésiens 3.10

•    Quel  rôle voyons-nous que les médias ou la technologie jouent dans nos vies ou nos ministères (c’est-à-dire, qu’attendons-nous de cela)?
•    Spécifiquement, à quoi voyons-nous que cela est utile? (ex: fournir l’information permet des conversations face à face, coordonner des événements, rehausser ou complémenter d’autres formes de communications ou d’interactions?
•    Avons-nous clairement spécifié comment les utiliser?
•    Quel est le potentiel de cette technologie pour servir Christ?  Que pouvons-nous, ou devrions-nous faire pour nous approprier ce potentiel?
•    Quel est le potentiel que cette technologie possède pour nous détourner de Christ? Que pouvons-nous faire ou qu’est-ce qui devrait être fait pour atténuer ce potentiel?
•    Quels sont les “espoirs” non détectés ou la “confiance” non réaliste que nous avons placés dans cette technologie?  Comment pouvons-nous, ou devrions-nous reconnaître honnêtement ces “espoirs” non justifiés?
•    Quels sont les “espoirs” non réalistes ou cette “confiance” non méritée que nous ayons placé dans cette technologie?  Comment pouvons- nous, ou devrions-nous reconnaître que ces “espoirs” sont non fondés?
•    Quel est le potentiel que cette technologie possède qui a un impact positif sur nos vies? Que pouvons-nous, ou devrions nous faire pour nous approprier de ce potentiel?

B.  Questions réalistes

Les uns, c’est à leurs chars, les autres, c’est à leurs chevaux, mais nous, c’est au nom de l’Éternel, notre Dieu. Psaume 20.8

•    En quoi cette technologie n’est clairement pas utile (par exemple, développer des relations significatives, résoudre des conflits, remplacer les interactions face à face, créer un sens d’identité ou de relations significatives)
•    Que devrait-on faire ou devrions-nous faire pour prévenir d’utiliser cette technologie de manière non souhaitable?
•    Quelles limites devrions-nous fixer concernant cette technologie? (par exemple, “des Sabbats sans technologie, ” “des zones sans téléphone,” des ententes concernant l’utilisation des ordinateurs dans les endroits publics, etc.)
•    Quelles sortes de mises en garde avons-nous mis en place pour prévenir que ces choses prennent une place exagérée dans nos vies?
•    Quel est le potentiel “d’effets  de revanche” de cette technologie”?  Cette idée provient de l’auteur Edward Tenner, qui suggère que toutes les technologies ont des conséquences négatives non souhaitées qui neutralisent certains des bénéfices (par exemple, cela a permis d’envoyer des communiqués non nécessaires à tous les employés des bureaux, l’introduction de l’email  a augmenté plutôt que diminué notre consommation de papier).
•    Avons-nous vraiment soupesé ces “effets vengeurs” négatifs? 

C.  Questions intentionnelles 

Ne vous fiez pas à tout esprit, mais éprouvez les esprits pour savoir s’ils sont de Dieu.  1 Jean 4.1

•    Quel  est  ’’l’esprit” de cette technologie (c’est-à-dire, quel  en est l’impact sur nos communautés, notre culture, notre monde?)
•    Quel est le potentiel d’impact spirituel négatif de cette technologie sur nos vies? Que devrions-nous faire pour nous protéger contre cet impact?
•     Avons-nous prié au sujet de cette technologie et de la place qu’elle devrait prendre dans nos vies?
•    Utilisons-nous cette technologie simplement parce que nous le pouvons, ou est-ce que cela sert à d’autres objectifs (voir plus haut les sujets reliés à la rédemption et aux questions réalistes)?
•    Y a-t-il des méthodes plus simples, utiles, ou traditionnelles qui pourraient atteindre ces buts  tout aussi bien, ou mieux?  Quels seraient nos bénéfices si nous abandonnions ou remplacions ces méthodes?
•    Honnêtement, avons-nous considéré la possibilité de dire “non” à cette technologie particulière?

Il est évident que ces questions sont offertes seulement comme exemples  concernant des choses au sujet desquelles les chrétiens qui ont du discernement se poseront des questions relativement à la place que la technologie occupe ou devrait occuper dans leurs vies. Elles sont surtout offertes comme suggestions concernant les sortes de choses que les églises locales pourraient considérer lorsqu’elles développent des politiques et établissent des procédures décrivant comment elles adopteront ce texte  ‘Les enfants de Caïn’ comme faisant partie de la vie de l’église.

V.  Conclusion

Les sujets que nous avons étudiés ici deviendront de plus en plus complexes dans la mesure où notre monde déviant sera de plus en plus informatisé. D’une part, comme nous l’avons souligné, ces outils sont exceptionnellement utiles.  Ils détiennent un énorme potentiel de communication, innovation, collaboration et créativité quand il s’agit de la mission de l’Église qui est d’aller par tout le monde et de faire des disciples de toutes les nations.  Toutefois, cela soulève des questions d’éthique, de culture et de questions théologiques qui exigent de percevoir en même temps l’innocence des colombes et la ruse des serpents.  Si nous voulons nous approprier leur potentiel en utilisant des façons qui honorent et élèvent la seigneurie de Christ, nous devrons avoir une bonne mesure de clarté théologique, une sagesse  biblique et du discernement spirituel. Comme nous l’avons vu, si nous adaptons ces nouvelles technologies à l’ancienne mission de l’Église pour faire des disciples et proclamer l’Évangile, il n’est jamais simplement question de verser du vin vieilli dans de nouvelles outres, à moins que cela ne soit fait avec de grands soins, (pour utiliser un dicton ancien) l’outre ancienne fera corrompre le vin, et les deux risqueraient d’être gaspillés.

 


Annexe A: Liste de lectures annotées

Pour en savoir plus au sujet des Puissances et des Principautés, voir:

Berkhof, Hendrik.  Christ and the Powers.  Herald Press, 1977. (Christ et les puissances)

Wink, Walter.  Naming the Powers:  The Language of Power in the New Testament.  The Powers: Vol. 1.  Philadelphia:  Fortress Press, 1984. (Nommer les puissances: Le langage de la puissance dans le Nouveau Testament)

Wink, Walter.  Unmasking the Powers:  The Invisible Forces the Determine Human Existence.  The Powers: Vol. 2.  Philadelphia:  Fortress Press, 1986. (Les forces invisibles déterminent l’existence humaine)

Wink, Walter.  Engaging the Powers:  Discernment and Resistance in a World of Domination.  The Powers:  Vol 3.  Philadelphia:  Fortress Press, 1992.  (S’engager face aux puissances : Discernement et résistance dans un monde de domination) 

Pour des études en sociologie sur la culture technologique, voir: 

 Jardine, Murray. The Making and Unmaking of Technological Society: How Christianity Can Save Modernity from Itself. Grand Rapids: Brazos Press, 2004. (La fabrication et la défaite de la société technologique: Comment la chrétienté peut-elle sauver la modernité d’elle-même?)

 Postman, Neil. Technopoly: The Surrender of Culture to Technology. Vintage, 1993. (La technologie: La défaite de la culture au profit de la technologie)

Stahl, William A. God and the Chip: Religion and the Culture of Technology. Wilfred Laurier Press, 1999. (Dieu et la ‘puce’ : La religion et la culture de la technologie)

Pour des réflexions théologiques sur la technologie, voir:

Waters, Brent. From Human to Posthuman: Christian Theology And Technology in a Postmodern World. Hampshire England: Ashgate, 2006. (De l’humain au post-humain : La théologie et la technologie chrétiennes dans un monde postmoderne). 

Pour des analyses sur l’impact culturel des médias et autres technologies, voir:

Carr, Nicholas. The Shallows: What the Internet is doing to our brains. W. W. Norton, 2010.(Le manque de profondeur : Ce que l’Internet fait à nos cerveaux)

Pariser, Eli.  The Filter Bubble:  How the New Personalized Web is Changing What We Read and How we Think.  Penguin, 2012. (La chambre sonore: Comment le nouveau web personalisé change ce que nous lisons et comment nous pensons)

Tenner, Edward.  Why Things Bite Back:  Technology and the Revenge of Unintended Consequences.  Vintage, 1997. (Pourquoi les choses se tournent contre nous: La technologie et le revanche des conséquences inattendues)

Turkle, Sherry. Alone Together: Why We Expect More from Technology and Less from Each Other.  Basic Books, 2011. (Ensemble mais seuls : Pourquoi nous attendons plus de la technologie que des uns et des autres)

Un exemple de POLITIQUE CONCERNANT LES MÉDIAS SOCIAUX
(Réalisé par “The FreeWay FMC”, 2013)

QUEL EST LE BUT DE CETTE POLITIQUE?
–    Établir des directives claires concernant l’utilisation des médias sociaux comme forme de communication comme outil pour rejoindre les gens.
–    Protéger nos enfants, nos jeunes gens et nos adultes concernant l’utilisation des médias sociaux.
–    Fournir une compréhension claire en expliquant comment nous utiliserons les médias sociaux et à quoi cela servira, spécialement pour ceux qui œuvrent avec nos enfants et dans nos ministères de jeunesse.
–    Approuver quelles formes spécifiques de médias sociaux nous utiliserons dans nos communications.

DANS QUEL BUT UTILISONS-NOUS LES MÉDIAS SOCIAUX?
Les médias sociaux offrent la possibilité de collaborer dans un but précis. Cela peut permettre de continuer la vie communautaire pour ceux qui se rassemblent le dimanche matin, durant le reste de la semaine et ‘intégrer’ la vie de l’église dans leur vie quotidienne.  
À cet égard, cela est utile pour:

–    Tenir des discussions ou des forums publics
–    Partager de l’information
–    Coordonner des événements et des réunions

Cela n’est pas utile pour:

–    Édifier des relations personnelles
–    Résoudre des conflits
–    Continuer des conversations entre deux personnes

POLITIQUES POUR L’UTILISATION DES MÉDIAS SOCIAUX AVEC NOS ENFANTS ET NOS ADOLESCENTS DE MOINS DE 18 ANS.
Toute communication reliée aux programmes de nos enfants (maternelle et 6 ans) se fera en passant directement par les parents/gardiens/gardiennes.

–    L’envoi de textes ne sera utilisé que les lorsque les parents auront été avertis d’avance.
–    Tous les courriels seront envoyés par « cc »  aux parents aussi bien qu’aux jeunes.
–    Facebook : les ouvriers ministériels ne sont pas autorisés à faire des requêtes d’amis à des jeunes de 18 ans ou moins. Ils peuvent accepter des requêtes d’amis selon leur discrétion, mais ils doivent aussi avoir comme amis le(s) parents/gardiens/gardienne(s). La communication Facebook n’inclura pas de messages privés. Pour le moment, nous n’aurons pas de groupe(s) ou de pages Facebook pour la jeunesse. Nous reverrons le tout lors d’une révision annuelle de cette politique.

MESURES À SUIVRE LORSQU’ON UTILISE LES MÉDIAS SOCIAUX

–    Je dois utiliser mon propre nom dans toute communication
–    Je comprends que je représente le ministère de ma congrégation et ce que j’écrirai sera approprié à cette mission.
–    Je garderai la confidentialité concernant toute information délicate et je n’afficherai pas une telle information.
–    Si j’ai une question à poser, une incertitude ou un souci concernant la vraie nature d’un affichage, je consulterai un pasteur, un membre du conseil ou un dirigeant ministériel avant de l’afficher.

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